Avons-nous le droit d'imposer notre volonté au cheval ?

C'est une question qui revient souvent de la part de ceux ou celles qui viennent prendre des leçons chez nous. En effet, si nous nous interrogeons sur la nature de notre relation avec le cheval et que nous prêtons attention à son état émotionnel, nous en venons logiquement à douter de notre légitimité à lui imposer notre volonté ...

La réponse à cette question n'est ni simple, ni définitive.

Lorsque je suggère à quelqu'un de faire des demandes plus insistantes à son cheval, cela l'amène à devoir mettre une certaine « pression » sur le cheval, pour le faire bouger par exemple. Il a souvent l'impression qu'il impose sa volonté au cheval. Ce qui n'est évidemment pas faux ... Je demande alors quelle alternative lui vient à l'esprit. « Remettre le cheval au pré avec ses copains ? ». Pourquoi pas ? Et ce n'est pas le cheval qui nous contredit. En l'absence de stimulation, il va se poster près de la barrière. Ou alors il se plante au milieu de la piste, baisse l'encolure et reste immobile, semblant dire « je vais attendre qu'ils aient fini ».

Psychologie du cheval

Je vais me risquer à un parallèle avec une autre animal domestique bien connu : le chien. La plupart des chiens recherchent, souvent avec beaucoup d'ardeur, la relation avec les humains. Et cela que vous soyez son maître, un invité ou que vous passiez dans la rue. La structure psychologique du chien fait qu'il cherche le contact. En particulier, il a besoin (son enveloppe génétique le programme pour cela) d'un maître, un « chef de meute ». Une fois qu'il a trouvé une personne dont le statut et l'attitude correspondent à sa représentation interne du chef, il tourne toute son attention vers lui. Comme il le ferait avec le chef de meute s'il vivait à l'état sauvage.

Le cheval n'a pas cette notion du « chef de meute ». Dans son organisation sociale, il reconnaît les dominants, les dominés et les leaders. Or, aucun de ces statuts ne correspond à un chef (c'est-à-dire un membre du groupe qui organise sa vie, ses mouvements, qui peut éventuellement déléguer des tâches ...). Dans une meute, tous les chiens, ou les loups, focalisent leur attention sur le chef. Les chevaux, quant à eux, s'organisent en réseau : chaque individu du groupe a conscience, est relié, à tous les autres individus de ce même groupe.

Désir de relation avec nous

Cela ne veut pas dire que le cheval n'a aucun désir de relation avec nous. Mais ses désirs sont d'une nature différente de celle du chien. C'est décevant mais c'est la réalité.

Bien entendu, il existe des chevaux qui vont vers l'homme. Par exemple, un cheval dans son pré peut accourir à la barrière lorsqu'il vous voit arriver. Souvent, c'est parce qu'il vous a associé à la nourriture (c'est vous qui lui apportez son foin) ou à l'offrande de nourriture (quelqu'un lui a une fois donné une carotte). Si vous avez une relation particulièrement bonne avec lui, il peut aussi vous assimiler à un « cheval faisant fonction » et donc vous considérer comme un congénère.

Examinons les besoins naturels du cheval d'un peu plus près : manger (de 12 à 15 h/jour), récupérer (de 4 à 7 h/jour). Le reste du temps et donc disponible pour les autres activités: avoir des relations, faire de l'exercice ...

Il peut donc vous avoir assimilé à un congénère qui va lui donner la possibilité d'assouvir ses besoins naturels de relations. C'est particulièrement vrai pour les chevaux qui restent au box.

Pour que le cheval se sente « bien » avec nous, je pense que trois conditions doivent être réunies. Primo que nous lui proposions une activité qui soit en rapport avec ses besoins naturels (par exemple ses besoins de relation, d'exercice ou de stimulations sensorielles). Secundo : que nous tenions en compte son besoin de sécurité, par notre présence et notre rôle de leader, tout en acceptant que certaines situations nouvelles soient anxiogènes pour lui. Tertio : qu'il perçoivent notre présence à ses côtés mais surtout en selle comme un prolongement harmonieux de ses propres sensations.

Si ces conditions sont réunies, nous avons de bonne chance que le cheval perçoive notre présence comme une expérience positive et qu'il ait envie de renouveler cette expérience.

Les cas pathologiques

Je voudrais mentionner un autre type de cheval très proche de l'homme : ceux qui ont été élevés dans des conditions trop écartées de leurs besoins naturels et avec une grande proximité avec l'homme. Un poulain grandit auprès de sa mère, dans une structure familiale composée d'un étalon, de deux ou trois juments, des poulains de l'année et de ceux de l'année précédente. Le poulain a des interactions avec tous les membres de la famille. Ce type de cheval, par son développement incomplet, reste dans un état « infantile » et donc dans un attachement à l'homme que je qualifierais de « pathologique ».

Enfin, certains chevaux ont pu vivre des expériences désagréables avec l'homme. Dans ce cas, ils auront tendances à éviter le contact, d'autant plus clairement que le désagrément aura été intense. Je pense que beaucoup de chevaux tombent dans cette catégorie car il est rare qu'un cheval n'ait vécu que des expériences positives avec l'homme. Mais s'ils n'ont pas été trop marqués par les expériences négatives, ils réagissent généralement très bien lorsque l'attitude de l'humain et les activités proposées correspondent aux trois conditions que j'ai énoncées ci-dessus. Je ne veux pas parler ici des chevaux maltraités, qui développent alors une peur de l'homme. Ceux-ci nécessitent une réelle rééducation qui n'est jamais totalement acquise ...

En conclusion

Il est légitime de nous demander si nous avons le droit d'imposer notre volonté au cheval. Nous pourrions aussi choisir de le laisser vivre dans la nature. Malheureusement, il s'agit là non plus d'un choix personnel mais d'un choix « de société ». En effet, vouloir rendre au cheval sa vie naturelle équivaudrait à remettre en cause la manière dont l'homme a colonisé toute la planète. Mais ceci est un autre débat ...